Communiqué de presse
De même que la rénovation du musée associe bâtiments anciens et architecture d'aujourd'hui, la création de Lawrence Weiner instaure un dialogue subtil avec son contexte et ses visiteurs d'aujourd'hui. "STRAIGHT IS THE GATE BUT WATER FINDS ITS OWN LEVEL" ("La porte est étroite mais l'eau trouve son propre niveau") a été réalisée en application du décret de la Communauté française relatif à l'intégration d’œuvres d'art dans les bâtiments publics, sur la suggestion du maître d'œuvre (la Ville de liège et SPI+) et du bureau d'architecture p.HD, dont le choix a été confirmé par un jury spécialisé. Elle représente un enrichissement majeur pour notre patrimoine public, un patrimoine historique et vivant qui se prolonge, pour le bonheur des Liégeois, jusqu'au Musée du Sart-Tilman.
Figure-clé de l'art conceptuel, Lawrence Weiner a choisi pour médium, depuis la fin des années 60, "le langage et les matériaux auxquels (le texte) se réfère". À la même époque, il écrit même que "L'œuvre ne doit pas nécessairement être réalisée"... Sur ces principes, il expérimente donc des formes d'exposition et de diffusion qui déplacent les définitions traditionnelles de l'objet d'art. Une œuvre peut ainsi se multiplier sur les supports les plus variés - livres, enregistrements sonores, films, inscriptions murales et bien d'autres -, chaque fois nouvelle ... Au Grand Curtius, par exemple, le texte ne s'inscrit pas seulement sur la verrière d’une galerie donnant sur la cour du palais Curtius, mais aussi sur deux plaques portant la transcription du même texte en quatre langues ainsi que sur une cinquantaine de drapeaux qui battront sur les ponts de Liège avec le texte "WATER FINDS ITS OWN LEVEL" ("L'eau trouve son propre niveau").
L'œuvre de Weiner aime à se déployer avec générosité dans le domaine public. Des œuvres de cet ordre, il en a réalisé au cours de sa longue carrière dans plus d'une quarantaine de pays; en Belgique, la pièce du Curtius est la seconde à figurer dans une collection publique après celle du Musée du Middelheim (Anvers). Travaillant à New-York et à Amsterdam, Weiner pratique ainsi par dissémination, multipliant les points - et les conditions - de réception de ses œuvres. S'il utilise préférentiellement le langage, c'est que celui-ci "s'impose moins", permettant plus facilement à l'œuvre d'être emportée, réutilisée par le spectateur.
Les textes qu'il dissémine ainsi prennent, selon ses propres termes, la forme d'observations (statements) à caractère quasi objectif; parfois, on les dirait inachevées, en suspens ... Ce ne sont pas pour autant des descriptions ni des poèmes; plutôt des sortes d'aphorismes autour de la matière et du mouvement. Malgré cet usage privilégié du langage, Weiner tient à se définir comme sculpteur. Est-ce au nom de ces "matériaux auxquels (le texte) se réfère"? Ou parce que ce langage prend forme dans une écriture qui s'inscrit elle-même dans l'espace? C'est une forme soignée mais sans fioriture, en parfait accord avec la nature des "observations", qui fait de Weiner un héritier à sa façon des œuvres typographiques des constructivistes du XXe siècle et des artistes du Bauhaus; quant à l'inscription du texte dans l'espace, on en vérifiera ici la qualité, avec par exemple cet arbre poussant devant la galerie et qui "ponctue" la phrase. Mais cette qualité sculpturale se réfère plus encore à ce qui constitue la préoccupation centrale de Lawrence Weiner en tant qu’artiste: "la relation des êtres humains aux objets". Avec le langage, c'est peut-être la culture elle-même que Weiner prend pour matériau sculptural, à une époque où celle-ci est marquée par le trop plein et l'agitation.
Bien des spectateurs resteront sans doute "interdits", stupéfaits devant cette intervention singulière à la fois par son langage, son caractère apparemment décalé par rapport à son environnement, l'incertitude dans laquelle elle nous plonge. Pour Weiner, le rôle de l'artiste ne consiste en rien d'autre que d'être "publiquement perplexe, "de s'investir dans des choses qui n'ont pas de réponse toutes faites". Au spectateur de construire significations et métaphores. Ici, la rêverie du visiteur autour de "STRAIGHT IS THE GATE BUT WATER FINDS ITS OWN LEVEL" - avec la durée qu'il suggère - sera sans doute nourrie par la proximité d'une ancienne porte de Liège et le passage millénaire du fleuve le long des murs de la maison Curtius. Ou par la situation de la ville aux abords de frontières territoriales et linguistiques ô combien étroites, qui n'ont jamais empêché les flux et les équilibres de populations. Ou encore par l'idée que malgré les obstacles auxquels l'art est constamment en bute, la création, toujours, se déploie ... Le texte, quoi qu'il en soit, ne sera jamais ni résolu, ni épuisé.
Dans un monde où l'image est toujours prise en otage de messages commerciaux ou politiques, on ne saurait entrer dans l'œuvre d'art qu'au prix d'une forme de confusion, comme de pénétrer dans un brouillard où disparaît toute forme discernable, au risque d'être "publiquement perplexe". Par cette "porte étroite", Weiner nous offre la chance de reconsidérer notre relation aux objets, à la culture, ou même, selon son vœu, "notre place au soleil".
Yves Randaxhe
Bibliographie: Donna De Salvo et Ann Goldstein (ed.), Lawrence Weiner: AS FAR AS THE EYE CAN SEE 1960-2007, New-York, Whitney Museum of American Art, 2007
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Lawrence Weiner, STRAIGHT IS THE GATE BUT WATER FINDS ITS OWN LEVEL, 2008.
- Texte appliqué sur la verrière fermant la galerie Est du Grand Curtius et visible depuis la Cour du Palais Curtius; lettres d'environ 37 cm de hauteur de couleur argent, cernées de noir; longueur totale de l'œuvre: environ 13,50 m.
- Deux plaques de plus petit format reprenant le même texte en anglais, français, néerlandais et allemand ainsi que la signature de l'artiste et la date 2008.
- Cinquante drapeaux arborant le texte WATER FINDS ITS OWN LEVEL seront hissés sur les ponts de Liège à l'époque de l'inauguration de l'œuvre (mars 2009).


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